L'informatique est en passe de devenir aussi indispensable que les mathématiques dans toutes les disciplines scientifiques. Cependant, alors que la totalité des outils mathématiques nécessaires à la recherche sont librement utilisables par tous, il n'en va pas de même en informatique. La plupart des outils de base (systèmes d'exploitation, compilateurs, éditeurs, tableurs, gestionnaires de bases de données, etc.) sont développés par des firmes privées et restent leur propriété de sorte que, bien souvent, les chercheurs ne peuvent pas utiliser les logiciels qui seraient les mieux adaptés à leur travail - sauf à se placer dans l'illégalité (copies illicites).
Cette situation est tout à fait inhabituelle en science: les chercheurs peuvent toujours utiliser les théories les mieux adaptées pour étudier n'importe quel problème. Mieux, il serait considéré comme anormal et critiquable de ne pas le faire. Le libre accès de tous à la totalité des connaissances, des plus élémentaires aux plus sophistiquées, est un principe fondamental de la science et il paraîtrait inimaginable qu'un professeur doive payer des royalties à des compagnies privées pour enseigner le théorème de Pythagore ou la théorie de l'intégration, ou qu'un physicien doive acquérir une licence auprès des héritiers d'Einstein ou de Dirac avant de pouvoir appliquer la théorie de la relativité ou la théorie quantique des champs. De fait, l'enseignement et la recherche scientifiques seraient en grande partie paralysés s'il devenait illégal d'utiliser l'un quelconque des innombrables résultats scientifiques sans transaction financière préalable.
La communauté scientifique française et internationale s'est récemment mobilisée face aux tentatives de privatisation des connaissances sur les gènes humains, parce que l'appartenance de ces connaissances à la sphère privée aurait bridé de façon inacceptable tout un pan de la recherche fondamentale en biologie. La privatisation de facto de la science informatique n'a pas le même contenu émotionnel et le danger apparaît moins évident. Il n'en est pas moins réel, car l'informatique étant devenue le sang de toutes les sciences, au même titre que les mathématiques, elle doit pouvoir les irriguer toutes librement sous peine d'engendrer de graves dysfonctionnements.
Il nous apparaît donc nécessaire qu'en informatique, comme dans les autres sciences (mathématique, physique, chimie, etc.) un secteur public fort coexiste avec le secteur privé, de sorte que les chercheurs disposent de logiciels accessibles à tous, qui couvrent tous leurs besoins et qui puissent être améliorés de façon cumulative et non destructive.
Beaucoup de logiciels de très grande qualité ont été mis dans le domaine public par leurs auteurs: TeX, emTeX, programmes GNU, utilitaires divers, etc. Mais ces logiciels sont souvent d'accès difficile pour l'utilisateur non-informaticien. L'association AsTEX s'est donnée pour but de faciliter l'accès à ces logiciels, dans un esprit de service public.
Pour l'instant, elle propose aux enseignants et aux chercheurs un ensemble cohérent et complet de programmes pour PC qui permet de créer de façon autonome articles, cours et livres scientifiques. Des utilitaires d'installation, de configuration et d'interfaçage ont été écrits, ainsi qu'une documentation détaillée, afin de permettre une installation et une prise en main rapides de l'ensemble, sans avoir à se plonger dans la documentation originale, très volumineuse.
Ultérieurement, les efforts porteront sur l'amélioration de l'ergonomie et de la convivialité de la distribution, et sur la réalisation d'une documentation complète en français. L'objectif final est d'arriver à une distribution qui aurait les qualités des logiciels commerciaux (facilité d'utilisation, ergonomie, documentation soignée) sans leurs inconvénients. En parallèle, l'association s'efforcera de promouvoir les logiciels créés par ses membres et de diversifier l'offre de logiciels utiles à la recherche et l'enseignement.
C'est seulement quand on sait qu'on n'est pas
inutile aux autres que l'existence prend un sens
Stefan Zweig, La pitié dangereuse.
Michel Lavaud CNRS & Université d'Orléans 15 août 1994 |