Axe thématique :
Frontières de la finance, finance islamique, durable, éthique ou solidaire.
Responsables : Jean-Baptiste DESQUILBET et Dhafer SAÏDANE
Cet axe est porté par les équipes de recherche suivantes : Lille School of Management Research Center - Université Lille Nord de France, CEREG-Université Paris Dauphine et l’Unité de Recherche Economie et Finance (ECOFI : 01/UR/0613 – IHEC Carthage).
Cet axe est porté également par des institutions associées : Skema Business School, l'Institut Français de Finance Islamique, Banque Zitouna (partenaire pressenti en attente de réponse)
1 - Origine de l’axe
Cet axe a été fondé à l'issue de l’organisation de deux Workshop qui ont révélé la nécessité d’organiser la recherche sur le thème de la Finance islamique. Le premier a eu lieu à Lille le 20 février 2009 sur le thème « International Islamic Finance in Europe: from Niche to Mainstream? ». Il a été organisé par l’ESC Lille et EQUIPPE. Le deuxième a eu lieu à Strasbourg le 17 mars 2010 sur le thème « What Islamic Finance does (not) change ». Il a été organisé par l’EM Strasbourg, le LARGE et l’IFS.
Vue l’importance prise par cette problématique, certains collègues ont suggéré à Raphaëlle BELLANDO et à Jean-Bernard Chatelain, Directeurs du GDRE l'idée de se joindre au GDRE en développant un axe "Finance Islamique". L'idée a été retenue et acceptée. Nous avons alors souhaité élargir cette participation aux partenaires qui contribuent de manière significative à l’approfondissement de cette thématique en France et à l’étranger. Ainsi Elyès JOUINI (Dauphine), Kaouthar JOUABER (Dauphine), Anouar HASSOUN (Moody’s), Christophe BREDILLET (Skema), Pascal GRANDIN (Skema) et Hafedh ABDENNEBI (ESC Tunis – El Manar) ont donné leur accord pour participer à la fondation et au soutien de cet axe de recherche académique au sein d’un Comité scientifique.
Cet axe souhaite mettre en avant les problèmes monétaires, bancaires et financiers, tant micro-économiques que macro-économiques, induits par la finance islamique.
Il vise aussi à valoriser cette recherche par une production scientifique conforme à la qualité requise par les revues référencées et ouvertes à cette thématique. Des contacts ont été ainsi engagés avec des revues telles que Bankers Markets & Investors, la Revue d’Economie Financière, Frontiers in Finance and Economics…
2 - Les thèmes de l’axe
Nous proposons dans ce qui suit quelques pistes de réflexion académique sur la Finance Islamique. Ces pistes délimitent le périmètre pouvant faire l’objet d’approfondissements au sein de notre axe, qui nécessitent et favorisent des collaborations interdisciplinaires (avec des juristes, fiscalistes…).
1- La nature l’intermédiation financière islamique
la finance islamique repose sur un principe d’interdiction de l’intérêt, rémunération indépendante des résultats des projets. En conséquence, tout financement islamique nécessite de prédéterminer un partage des risques et des profits.
L’émergence de la finance islamique repose la question de la définition de l’intérêt et de l’usure qui a traversé l’histoire de la pensée économique.
Il y a également une interrogation fondamentale à l’approche moderne de l’intermédiation financière dite conventionnelle, qui repose sur une hypothèse d’asymétrie d’information entre financeurs et investisseurs, en partie résolue par des formes contractuelles nécessitant précisément une certaine indépendance entre rémunération des financeurs et résultats des projets.
Plusieurs séries de questions se posent alors.
Comment se détermine le partage dans le modèle de financement islamique ? S’agit-il du même type de modèle que celui d’une approche néoclassique en information parfaite, dans laquelle les mécanismes de marché des fonds prêtables, du travail, déterminent globalement les rémunérations des facteurs et le partage de la valeur ajoutée ? Faut-il faire appel à des mécanismes spécifiques de négociation et d’équilibre ?
Existe-t-il une « structure financière » spécifique aux systèmes financiers libres d’intérêt ? Il semble pourtant que les instruments les plus proches des contrats de dette sont les plus utilisés, comme dans le système financier conventionnel. Qu’en est-il exactement ? Doit-on recourir aux arguments conventionnels pour l’expliquer ? La philosophie qui anime l’intermédiation financière libre d’intérêt conduit, dans l’absolu, à une symétrie d’information et à une parfaite transparence des actes entre la banque islamique et ses clients. Est-ce une utopie ?
A contrario, l’insistance sur le rôle d’un intermédiaire dans les financements, pour lever les asymétries d’information, interroge l’évolution récente du système financier conventionnel, d’une intermédiation directe vers une intermédiation de marché. Un contrat de dette est présenté comme avantageux dans la mesure où il nécessite un contrôle moins fréquent qu’un financement par fonds propres. Y recourir conduit-il à déresponsabiliser les intermédiaires ? La conception de la finance islamique comme partenariat entre financeurs et investisseurs insiste sur un type particulier d’intermédiation, avec financement participatif. Les banques ne doivent-elles être que des entreprises de « capital-risque » ?
En outre, les contrats de dépôt dans les banques islamiques relèvent des mêmes principes de partage des profits que les contrats de financement. Comment les relations entre déposants et banque sont-elles affectées ? Comment se détermine le partage des fruits des financements consentis ? Les problèmes de liquidité, de surveillance de la banque, se posent-ils de la même manière dans la finance conventionnelle et dans la finance islamique ?
2- La politique monétaire dans un système financier libre d’intérêt
Le développement de la finance islamique pose la question du rôle des banques dans la transmission des impulsions de politique monétaire d’une autre manière que la théorie de l’accélérateur financier.
D’une part, dans un système financier libre d’intérêt, se pose la question des instruments de régulation de la liquidité bancaire par la Banque Centrale.
D’autre part, par les contraintes d’adossement à des actifs tangibles qui s’imposent aux modalités de financement, la capacité de création monétaire des banques islamiques semble limitée. Ce point a été discuté par des auteurs comme Uzair (1978), et la discussion n’est pas sans rappeler la conception Schumpetérienne de l’activité bancaire, selon laquelle les « banques » sont à des institutions qui assurent du financement des activités innovatrices par crédit, en créant des moyens de paiement ad hoc qualifiés de « crédit anormal ». Quel est le pouvoir de création monétaire des banques islamiques ?
3- La gestion des risques en finance islamique
Les interdits qui fondent la finance islamique ont des implications sur la manière d’appréhender les concepts de risque, d’incertitude, de spéculation… Quelles en sont les conséquences sur le développement d’instruments de gestion des risques, sur l’efficacité des instruments retenus en termes de partage des risques ? La prohibition des produits financiers dérivés empêche-t-elle une gestion efficace des risques ?
La finance islamique impose un lien entre instruments de financement et actifs réels. Les techniques développées induisent-elles des risques spécifiques (par exemple, le « risque commercial déplacé », le « risque d’interprétation des règles religieuses ») ? Comment les gérer ? Comment les réglementer ? Suffit-il adapter les réglementations existantes ?
En outre, la résilience des banques islamiques à la crise des subprimes est-elle due à une prudence excessive, enracinée dans les contraintes fondamentales de la finance islamique (qui génèrerait un excès de liquidité), ou à l’abstinence bénéfique qu’impose le principe de rejet de la spéculation (limites à la titrisation) ?
4- La banque islamique dans le système bancaire conventionnel
Le développement des banques islamiques en occident se produit dans un contexte « conventionnel ». Certaines dispositions fiscales ou réglementaires sont défavorables aux produits islamiques (cf. rapport Jouini-Pastré). Le refinancement bancaire repose sur des produits de dette. Dans quelle mesure le contexte institutionnel occidental est-il un frein au développement de la banque islamique. Quelles adaptations sont souhaitables ?
Quel rôle les banques islamiques en Europe, en France peuvent-elles jouer dans la collecte d’épargne et les transferts internationaux de fonds ? Sont-elles mieux à même que les banques conventionnelles pour intégrer à l’économie formelle les transferts de fonds de travailleurs migrants (rapport Jouini-Pastré) ?
Rien n’empêche une banque conventionnelle de s’autolimiter, voire d’imiter le comportement contraint choisi par les banques islamiques. Si le modèle de la finance islamique peut apparaître comme utopique (pour autant, par exemple, qu’il nie les asymétries d’information), voire archaïque (l’interdit de l’intérêt usuraire a profondément évolué en occident depuis deux siècles), il apparaît comme étant fondamentalement une un modèle de « finance éthique ». Quelles composantes du modèle peuvent être avantageusement adoptées par les banques conventionnelles à la recherche d’une conception « éthique » de la finance ?
5- L’innovation en finance islamique
Si les principes de la finance islamique, fondés sur le Coran et la tradition, semblent définitivement établis, l’innovation financière existe. Une fois établie la compatibilité avec les principes fondamentaux, rôle des jurisconsultes, se pose la question de l’évaluation des produits.