Université d'Orléans

Augustin Thierry, entre histoire et mémoire

Colloque organisé par Aude Déruelle.

Blois, 9 et 10 octobre 2013.

Programme
Augustin Thierry                                                                                            

L’œuvre d’Augustin Thierry (1795 - 1856), si elle n’est pas tombée dans l’oubli, est aujourd’hui amplement méconnue. En témoigne une lacune éditoriale réelle : rares sont ses œuvres disponibles en librairie. Sans nul doute, Thierry pâtit de l’ombre projetée par Michelet, de la flamboyance de son style et de la dimension de son œuvre. Né trois ans avant l’auteur de l’Histoire de la Révolution, Augustin Thierry persista dans la carrière historique (contrairement à certains de ses collègues, Thiers et Guizot, qui se lancèrent en politique), mais devint aveugle à trente ans, et la portée de ses recherches s’en trouva considérablement réduite. L’œuvre de Thierry (et cette fois, aux côtés de celle de Michelet) subit également le discrédit des historiens positivistes de la seconde moitié du XIXe siècle, qui prirent pour cible ce que l’on peut appeler le romantisme en histoire. Ce préjugé a la vie dure : Thierry et ses confrères sont souvent taxés de subjectivité et de parti pris, quand ils ne privilégieraient pas les effets de style au détriment d’une recherche proprement scientifique.

Dans un article fondateur, Marcel Gauchet a pourtant mis au jour l’importance décisive de cette génération, et plus spécifiquement de l’œuvre de Thierry. Au lendemain de la Révolution, les historiens de la Restauration jetèrent les fondements d’un renouveau de la discipline historique : « il s’est opéré entre 1820 et 1830 une transformation du rapport au passé qui a créé les conditions de l’investigation historique “scientifique” telle que nous continuons de la pratiquer ». Fin de l’historia magistra vitae : il s’agissait, ainsi que l’ont fort bien montré Reinhart Koselleck puis François Hartog, de jeter un nouveau regard sur le passé, un regard révolutionné. Le passé n’offrait plus des modèles pour penser le présent, c’est bel et bien le présent qui permettait de relire le passé.

Quid, notamment, d’une histoire du peuple avant 1789 ? De là l’intérêt porté par Thierry aux communes du Moyen Âge, vues comme des préfigurations du mouvement révolutionnaire : même quête de liberté, même désir d’indépendance. L’enjeu de cette recherche est aussi bien mémoriel qu’historique. Il s’agissait de réinscrire la cassure de la Révolution dans la chaîne des temps pour en comprendre la signification, et d’offrir une histoire, une mémoire à ceux qui en étaient dépourvus.

Cette génération d’historiens s’est en outre interrogée sur la capacité de l’histoire à restituer le passé. Fervent admirateur des Martyrs de Chateaubriand, Thierry voit également dans l’œuvre de Walter Scott une tentative inégalée pour mettre en scène les époques révolues. Il se penche sur les chroniques médiévales, à même d’évoquer l’esprit des temps anciens, et s’attache tout particulièrement à l’évolution de la langue, cherchant à saisir la vérité de l’histoire dans la signification des vocables disparus. Ses Récits des temps mérovingiens délaissent ainsi la forme du traité historique traditionnel pour tenter une nouvelle voie dans l’écriture de l’histoire.

Ce colloque, qui se veut résolument transdisciplinaire, en rassemblant littéraires et historiens, se donne pour ambition de redécouvrir l’œuvre d’Augustin Thierry.

Sans négliger les Récits des temps mérovingiens, livre le plus célèbre de Thierry, on veillera à embrasser l’ensemble de l’œuvre de cet historien, par le biais d’études monographiques ou transversales : les articles de presse, qu’il fit paraître dans le Censeur européen et dans le Courrier français – ce qui sera l’occasion de revenir sur son rôle auprès de Saint-Simon ; l’Histoire de la Conquête de l’Angleterre par les Normands, qui le rendit célèbre ; son dernier ouvrage, Essai sur l’histoire de la formation et des progrès du Tiers-­État. On s’attachera enfin (surtout) à l’importante dimension réflexive de cette œuvre : considérations sur l’historiographie et retour sur son propre parcours d’historien forment les temps forts de son écriture de l’histoire (Lettres sur l’histoire de France, Dix ans d’études historiques, Considérations sur l’histoire de France). Les Considérations sur l’histoire de France sont ainsi le « premier véritable essai d’histoire de l’histoire de France » (M. Gauchet). Là réside peut‐être l’une des originalités de cette œuvre, dans cette dimension réflexive, qui passe parfois par une écriture du ressassement. Comme en témoigne le fonds Thierry conservé aux Archives de Blois, l’historien ne cessa de revenir sur son œuvre pour l’amender en vue de nouvelles éditions.

Se confronter à l’ensemble de l’œuvre permettra ainsi de mesurer l’évolution politique de cet auteur, qui, de fervent libéral au début des années 1820, s’est rangé au conformisme bourgeois du régime de Juillet. Mais il faudra aussi embrasser l’évolution proprement historique de cet auteur, en particulier sur la question centrale de la lutte des races : de la revendication de la descendance gauloise, en réponse à Montlosier, à une vision en termes de classes sociales où il lit l’affranchissement progressif du Tiers­‐État, en passant par une lecture de cette question dans l’historiographie française. Ce qui permettra de revenir sur le concept clé de conquête, par lequel Thierry élabora une lecture dynamique de l’histoire.

Redécouvrir l’œuvre de Thierry, c’est, au-delà des questions de corpus, en redécouvrir la portée en son temps, en replaçant la pensée de cet historien dans le contexte de l’historiographie libérale. Il faudra ainsi souligner les convergences et les différences entre Thierry et ses confrères, Barante, Thiers, Guizot, Mignet, pour ne citer qu’eux. Qu’en est-il notamment du traitement des sources par Thierry ? sa connaissance de ceux qu’ils nomme volontiers les « historiens originaux » est-elle semblable à la scrupuleuse fidélité aux chroniques de Froissart dont fait preuve Barante ? Quels sont ses rapports à la vision fataliste de l’histoire développée par Mignet et Thiers, ou à la théorie de Guizot sur la civilisation européenne et française ? Car l’œuvre d’Augustin Thierry brouille le clivage entre école pittoresque et école philosophique. Certes, ses Récits des temps mérovingiens en firent le représentant de l’histoire comme « narration » (Michelet), mais ses autres ouvrages développent une lecture globale de l’histoire, articulée autour d’une thèse (conflit de races, émancipation du Tiers). Ce sera également l’occasion de revenir sur l’œuvre d’Amédée Thierry, de deux ans le cadet d’Augustin, qui écrivit une importante Histoire des Gaulois (1828) avant d’embrasser une carrière politique à la faveur de 1830.

Redécouvrir l’œuvre de Thierry, c’est aussi en redécouvrir l’héritage. Que ce soit, ponctuellement, à travers l’influence que l’historien eut sur certains auteurs (Taine, entre autres), ou plus généralement par les « objets » historiques, les interrogations sur l’historiographie, qu’il a légués aux générations suivantes : ainsi du Moyen Age, qui constitua le cœur des études de Thierry, et dont il a pour ainsi dire contribué à formaliser la vision. On pourra, de même, se pencher sur la place que lui a réservée l’enseignement même de la discipline historique, et à celle que lui fit (ou non) le système scolaire. Thierry figure-t-il au panthéon républicain des grands hommes ? Il serait intéressant d’étudier, à cet égard, le centenaire de 1895 et les manifestations qu’il occasionna (voir le discours de Brunetière). Ce sera enfin le moment de soupeser son éventuelle contribution à une théorie politique et sociale – Augustin Thierry comme « père de la lutte des classes », la formule de Marx est restée célèbre.