La spécificité du CEPOC est d’appliquer en priorité les questionnements du laboratoire POLEN au champ des pouvoirs, institutionnels et autres, mais aussi des contre-pouvoirs, des marges et des dissidences politiques, sociales et culturelles. La dimension internationale et comparatiste, notamment avec les espaces anglophones, germanophones et hispanophones, sera systématiquement recherchée.
Dans la continuité notamment des travaux menés par les historiens d’Orléans (Collection des Grands discours parlementaires, Armand Colin, 6 Volumes, 2004-2007) ou d’ailleurs [1] l’étude des types et des normes (ou des formes ?) du discours politique sera l’un des axes privilégiés de notre recherche. On s’intéressera bien sûr aux discours dans les cadres plus ou moins conventionnels de la vie politique (discours et débat parlementaire, discours tribunicien, discours partisan, discours de campagne électorale, discours rituel, discours mémoriel, discours de sociabilité, discours d’éloge…), mais aussi à des formes moins étudiées comme celles de la poésie politique, du théâtre et de la chanson, des contre-pouvoirs (exemples des organisations syndicales ou patronales, mouvements protestataires, groupes de pression...) ou aux spécificités du discours local ou territorial (élus locaux, agents de tutelle etc.), qui renvoient à l’une des spécialités des historiens orléanais du droit.
L’approche du discours politique selon des déterminants plus ou moins normés inhérents au champ institutionnel, au champ sociologique ou aux contingences du débat politique, fera une large place à l’étude des formes (techniques, normes, procédés, esthétique, rhétorique, argumentation, procédés performatifs…), permettant de valoriser la collaboration entre historiens, littéraires et linguistes. Dans cette perspective, des axes d’études privilégiés se dégagent, concernant aussi bien le processus d’écriture que la rhétorique du discours, les héritages normatifs informant cette rhétorique, les formes de l’éloquence ou de l’art oratoire. Compte tenu des spécialités des uns et des autres, et notamment de la participation active des historiens du droit et des littéraires au projet, on portera une attention particulière à la pratique discursive des juristes, depuis le Moyen-Âge jusqu’à la « République des avocats » [2], ainsi qu’à la place des écrivains et artistes dans l’écriture du politique, qu’ils soient auteurs, éditorialistes, polémistes, analystes, ou acteurs directs du politique, c'est-à-dire militants, élus et gouvernants.
Cette connexion socio-culturelle du littéraire et du politique sera l’un des points forts du CEPOC, notamment à travers l’étude de la littérature d’idées, des rapports entre écrivains et pouvoirs, des écrivains face aux mythes politiques, des marges littéraires et de la subversion, ou encore de la figure plus ou moins normée de l’intellectuel post-colonial dans le monde anglophone ou hispanique.
Un autre point fort sera l’étude de l’écriture du discours mémoriel, qui reste un champ encore insuffisamment exploré, et qui correspond parfaitement aux compétences exprimées dans l’équipe du CEPOC, tant chez les historiens que chez les littéraires et les linguistes. La perspective sera donc à la fois historique, concernant par exemple les politiques de la mémoire (commémorations, discours politiques, mémoires de l’événement [3] et lieux de mémoire), les mémoires partisanes (notamment au travers de l’exemple de la famille socialiste [4] et celui de la famille gaulliste, mais aussi de la pensée contre-révolutionnaire et des anti-Lumières), mais aussi plus littéraire, concernant les Mémoires politiques, les rapports entre l’écrivain et la mémoire du politique, et plus précisément les représentations littéraires de l’identité nationale (Les anglicistes spécialistes du Commonwealth travaillent notamment sur les enjeux linguistiques de la mondialisation [5]. Plus généralement, les études postcoloniales s’inscrivent naturellement dans les questionnements du CEPOC ; nées à la marge des disciplines littéraires et historiques dans une volonté de contester le canon, l’élite coloniale, et les orthodoxies disciplinaires, elles tendent aujourd’hui à se normaliser, voir à devenir hégémoniques dans un contexte politique qui valorise le multiculturalisme). Les re-jeux de la mémoire dans le discours politique sur le temps long, ses formes et ses lieux spécifiques d’expression (Parlement, congrès, meetings, manifestations publiques, émissions télévisées etc.) seront étudiés dans une perspective transdisciplinaire.
Par ailleurs, l’accent sera mis sur un champ historiographique en pleine expansion, et qui correspond là encore à la spécificité interdisciplinaire du CEPOC, à savoir tout ce qui concerne l’écriture non discursive du politique, que ce soit l’image, la caricature, la gestuelle, les mises en scène, ou les rituels. Dans le cadre du séminaire sur les mises en scène du politique, un certain nombre de pistes ont déjà été explorées, offrant des perspectives à la fois interdisciplinaires et trans-périodiques, autour des notions d’incarnation du politique, d’entrées en villes, de célébrations ou de commémorations. L’utilisation de l’image, fixe ou animée, à la fois comme médiateur discursif et comme objet esthétique ou socio-culturel, sera l’un des axes forts de nos recherches. Il s’inscrit là encore dans un champ pratiqué depuis longtemps par les spécialistes du CEPOC, par exemple à propos des représentations de l’iconographie républicaine, de la mythologie providentialiste[6] ou encore de la famille socialiste dans la France du XXe siècle.
Enfin, le dernier point saillant du CEPOC concernera l’étude des réceptions du discours. On s’intéressera aux processus de diffusion (édition, cabinets de lecture pour le XIXème siècle par exemple…), aux processus d’insertion dans les rituels politiques (banquets, fêtes…) relevant de la propagande et de la communication ou émanant spontanément des contre-pouvoirs (cercles, sociétés, etc…), ainsi qu’aux processus de représentations collectives, mythologiques (par exemple l’homme providentiel, le complot des puissants, le scandale, le syndrome de Munich, la hantise du déchirement du corps social, les rêves d’unanimisme politique…) ou associées aux grandes figures (Jeanne d’Arc, le général Boulanger, Jaurès, de Gaulle …) constitutives de cultures politiques spécifiques.
On posera notamment la question de la diffusion et de la réception des normes et modèles issus des pouvoirs et contre-pouvoirs politiques, comme points de rencontre, de négociation ou de conflits. Par exemple, on étudiera comment les normes du discours partisan sont diffusées au sein de la SFIO par les brochures Arguments et ripostes sous la IVe République et de quelle manière elles sont assimilées ou contournées.
Cette dernière question nous renvoie à l’une des problématiques générales du laboratoire POLEN. Elle illustre à la fois l’insertion du CEPOC dans ces thématiques communes et la spécificité des apports que notre équipe pluridisciplinaire peut incarner.
[1] Peschanski, Denis, Et pourtant ils tournent : vocabulaire et stratégie du PCF : 1934-1936, Paris, Klincksieck, 1988 ; Rodolphe Ghiglione (dir.) "Je vous ai compris" ou L'analyse des discours politiques, Paris, A. Colin, 1989 ; Helen Drake et John Gaffney (dir.), The language of leadership in contemporary France, Aldershot, Brookfield (Vt.) : Dartmouth, cop. 1996 ; Benedetto Fontana, Cary J. Nederman, Gary Remer (dir.), Talking democracy [Texte imprimé] : historical perspectives on rhetoric and democracy, University Park, Pennsylvania State University Press, cop. 2004 ; Mayaffre, Damon, Le poids des mots : le discours de gauche et de droite dans l'entre-deux-guerres, Maurice Thorez, Léon Blum, Pierre-Étienne Flandin et André Tardieu, 1928-1939, Paris : H. Champion, 2000 ; Pascal Marchand, Le grand oral : Les discours de politique générale de la Ve République, Bruxelles, De Boeck, cop. 2007 et « La déclaration de politique générale a-t-elle vécu ? », Parlement[s]. Revue d’histoire politique, n°10, 2008, pp. 152-164 ;)
[2] Cf. Gilles Le Béguec, La République des avocats, Paris, Armand Colin – collection « L’histoire au présent », 230p, 2003.
[3] Cf. Christian Delporte et Annie Duprat (dir.), L’Événement, images, représentation, mémoire, Paris, Creaphis, 2003, colloque qui a lancé des pistes qui doivent être poursuivies.
[4] Noëlline Castagnez prépare ainsi son HDR sur « La mémoire de guerre des socialistes en France au XXe siècle ».
[5] Voir par exemple l’étude de Cécile Girardin du conflit hindi/ourdou/anglais dans l’Inde contemporaine dans « National Identity in Anita Desai’s In Custody ». Revisiting Anita Desai’s In Custody for the Agrégation. Ed. Geetha Ganapathy-Doré. Paris: SARI, 2009. Pp.57-76.
[6] Cf. Parlement[s]. Revue d’histoire politique, n°13, « L’Homme providentiel », 2010.