Université d'Orléans

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Pratiques d’Écritures et de lectures : usages publics, usages privÉs

Dans cette analyse, le clivage et les échanges entre usages publics et privés apparaissent comme un thème fondamental du CLARESS. Cette distinction ne renvoie pas à une séparation d’espaces ou de genres, mais à des pratiques (Histoire de la vie privée), approche qui constitue un résumé de notre démarche. La correspondance, à l’origine privée, peut être publicisée par la lecture collective ou l’impression. Les mémoires judiciaires font passer les faits privés à la sphère publique et les recomposent selon des modèles stabilisés par l’usage public (religieux, juridique, littéraire). Ils dépassent ainsi largement le cadre étroit des professionnels et posent la question d’une réception publique.

Ce partage, comme ses évolutions et limites, fait donc l’objet d’une interrogation centrale. De ce fait, notre analyse repose sur un corpus, celui des écrits du for privé, mais elle ne s’y limite pas. Elle porte sur le passage d’une sphère à l’autre et sur les modalités de ces réutilisations et réceptions. Le discours public sur le privé (souvent normatif), qu’il s’agisse de la pastorale religieuse, du discours politique ou judiciaire ou de l’écriture de l’Histoire, s’intègre à cette réflexion. Plus largement, les écritures à la première personne permettent d’analyser les rôles, enjeux et conditions d’une écriture du quotidien aux formes plurielles, puisqu’elles recouvrent les domaines professionnels, religieux, savants ou personnels. Or, toutes ces pratiques textuelles sont souvent régies par des normes qui les limitent et les conditionnent.

Cette lecture accorde une importance toute particulière aux pouvoirs, saisis à la fois comme institutions et comme relations. Dans la première acception, le pouvoir, qu’il soit ecclésiastique, politique, savant ou proprement culturel, vient proposer des modèles qui sont ensuite adoptés, intériorisés, discutés, amendés, corrigés, voire détournés. Les écrits professionnels peuvent être soumis au contrôle des pouvoirs académiques. Les récits de vies pieuses se situent face à un modèle de sainteté qu’ils réinterprètent plus ou moins fortement. Nous sommes là au niveau de la réception, autre axe de notre équipe, qui l’ouvre sur l’histoire politique au sens large. Dans la considération des pouvoirs comme relations, l’écrit prend également toute sa place.

Enfin, l’équipe accorde une place particulière à des temps et des pratiques plus précis que sont les célébrations, les dévotions et les fêtes. Ces moments, centrés sur la construction d’une mémoire ou l’accomplissement d’une dévotion, concrétisent un rapport public/privé au travers de pratiques spécifiques de l’écrit, qu’il s’agisse des inscriptions éphémères ou permanentes, des épitaphes (célébration de la mémoire individuelle), des hymnes politiques, des textes religieux ou judiciaires. Ces moments forment donc une voie d’approche privilégiée de la dialectique public/privé.

Or, ces éléments ne peuvent être approchés et construits qu’en référence constante à la lecture, dimension structurante et transversale. Entendue comme pratique large, elle distingue des niveaux et des usages différents, du genre lu au type de lecture. Lire est ainsi un préalable ou un accompagnement de l’écriture, composante à part entière de la dévotion et de la célébration (soit par la lecture publique, soit par la performance publique), enfin enjeu et limite de la relation des pouvoirs à l’écrit, par la censure ou la contestation par exemple.

Ces perspectives connaissent une continuité certaine de l’Âge classique (années 1630) aux Restaurations (années 1850). Sur ces deux siècles, l’alphabétisation progresse mais la véritable rupture ne date que du milieu du 19e siècle. Il en est de même pour l’édition et le monde du livre : la césure est alors marquée par la diffusion du livre de gare, du journal bon marché et du dictionnaire populaire qui composent les fondements d’un autre rapport à l’imprimé. Enfin, la sphère publique (notamment le rôle de l’opinion) s’affirme tout au long de la période, mais revêt une toute autre tonalité autour des enjeux politiques des élections de la Seconde République et de l’affirmation du suffrage universel. Ainsi, au-delà des scansions politiques, de la succession des régimes et des césures académiques, notre équipe affirme une véritable cohérence. Elle se donne pour objet de considérer ce temps long, ce qui lui permettra de cerner de près les évolutions et les reconfigurations du clivage public/privé au fil de ces décennies.

Forts des acquis de l’histoire culturelle récente, les chercheurs du CLARESS organisent donc leur réflexion sur l’articulation des usages privés et publics de l’écrit selon trois axes :

 

1) Écrire le privé 

 Cet axe se propose en premier lieu d’étudier, de manière croisée entre approches littéraire et historienne, les écritures à la première personne, d’en mesurer les fonctions, les modèles et les usages, notamment la circulation. Cependant, cet axe s’ouvre également à l’écriture fictionnelle du privé, au récit qu’en font par exemple les mémoires judiciaires ou l’écriture de l’Histoire :

-                     les écritures à la première personne : lettre, récit de vie, autobiographie, testament, écrit professionnel, livres de compte : influence des modèles de rédaction, typologie, analyse thématique (conception du religieux, du politique, circulation littéraire, connaissance scientifique et artistique…) ;

-                     les récits de vies pieuses : construction et discussion d’un modèle de la sainteté ; lectures

-                     écriture fictionnelle sur le privé : Histoire et roman historique, romans-mémoires.

 

2) Les pouvoirs et l’écrit

 Il s’agira ici de faire ressortir le rôle modélisateur des pouvoirs dans le rapport à l’écrit, soit par la production de modèles textuels, soit par le contrôle sur les pratiques de l’écrit et l’indication d’usages interdits, soit par la sollicitation d’écrits de légitimation. Cette politique de l’écrit se heurte à des résistances et réinterprétations qui ouvrent alors sur les usages et réceptions qui prennent toute leur place dans cet axe :

-                     police du livre ;

-                     le contrôle professionnel : monde académique (littéraire et artistique), République des Lettres, le contrôle de l’écrit des métiers ;

-                     l’écrit dans la pastorale religieuse ;

-                     l’écrit au service du pouvoir politique.

 

3) Le dialogue privé/public autour de l’écrit

Dans ce troisième axe, nous analyserons la place de l’écrit dans le rapport public/privé. Il en est à la fois un témoin et un support, qu’il s’agisse de l’objet matériel ou de la pratique. Le statut de l’écrit varie en effet en fonction des usages sociaux. Nous nous intéresserons plus particulièrement ici à des thèmes forts que sont la célébration et les dévotions qui mettent en question la frontière entre public et privé :

-                     l’écrit dans les célébrations et dévotions ;

-                     le privé dans les procès et polémiques : mémoires judiciaires, polémiques religieuses…

-                     les écritures mémorielles : mémoire nationale, privée…

-                     la circulation du livre ;

-                     une écriture hors les livres : l’inscription.

  

4) L'Anecdote entre histoire et littérature (1700-1850)

L’anecdote, forme brève par excellence, a été détachée de son contexte pour former des collections de recueils intitulés ana. Ces recueils trouvent leur unité autour d’une époque, d’un personnage célèbre, d’un thème. En tant que tels, ces recueils ont fait l’objet de travaux (tels ceux de Francine Wild pour  la période classique).

Il serait intéressant d’interroger l’anecdote sans la dissocier du texte et du contexte dans lequel elle s’inscrit – journal personnel, lettre, mémoire, autobiographie, discours – et de mettre en valeur les différents effets qu’elle crée. Elle peut entrer dans une stratégie démonstrative visant à persuader, avoir une valeur exemplaire et une fonction morale, viser à enseigner. Elle peut être divertissante et créer des effets de rupture dans un discours dont les fins sont didactiques. Elle peut, enfin, introduire de la fiction dans un texte non-fictionnel (on évitera de s’appuyer sur des textes de fiction : théâtre, roman).

Loin de considérer que l’anecdote ouvre la petite porte de l’Histoire ou de la biographie, qu’elle est réductrice au regard des fonctions nobles du texte littéraire, on se proposera d’étudier les modes de fonctionnement de ce condensé d’histoire dans un ensemble de « documents expressifs ».

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