SEANCE INAUGURALE
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Au micro G.Guillaumet présidentde l'université d'Orléans, à ses cotés J.M Zaninetti président du comité scientifique. |
P.claval, président de séance. |
ÉTALEMENT URBAIN ET VILLE FRAGMENTÉE
Paul Claval
Université de Paris-Sorbonne
Nous sommes réunis pour parler de l’étalement urbain et de la ville fragmentée, pour analyser comment les problèmes qui en résultent se présentent dans les pays en voie de développement, pour comparer les perspectives qu’ouvrent, en ce domaine, les différentes disciplines, et pour préciser les enjeux particuliers et les spécificités de ces évolutions. Le programme est ambitieux, mais passionnant. Je remercie les organisateurs de m’avoir invité à ouvrir cette conférence.
L’étalement urbain est un des problèmes majeurs de notre temps : les superficies dévorées par l’urbanisation ne cessent de croître ; l’avancée des villes compromet le développement durable ; les flux atteignent de tels volumes que l’on se demande si on n’est pas près d’atteindre la limite de l’expansion – à Los Angeles par exemple. Le phénomène est d’autant plus préoccupant que la ville actuelle se fragmente. Quels sont les rapports entre extension de l’espace urbain et fragmentation ?
Etalement urbain et évolution des transports
Tout part évidemment de l’étalement urbain. Il résulte d’abord de l’urbanisation croissante, qui conduit à l’accumulation des populations dans les villes : une densification se produit, mais elle ne saurait absorber tous les nouveaux venus ; une partie de ceux-ci s’éloignent du centre. La croissance prend une forme allométrique, bien mise en évidence par les travaux statistiques des années 1960 (Berry et al., 1963 ; Korzsybski, 1976; Nordbeck, 1971).
L’étalement urbain résulte ensuite des progrès des transports urbains. Le temps n’est plus où les déplacements se faisaient à pied. L’omnibus attelé, le tramway, le chemin de fer suburbain ou métropolitain, puis l’automobile ont raccourci les distances : une dissociation de plus en plus générale de l’habitat et des lieux de travail s’est produite ; Korzsybski l’a pleinement mise en lumière, lorsqu’il a comparé l’évolution des densités de population et celles des densités d’activité (mesurées à travers le trafic postal) : la concentration des emplois dans les quartiers centraux se poursuivait alors même que le nombre de résidents y diminuait.
L’évolution s’accélère dès l’entre-deux-guerres aux Etats-Unis et après la Seconde Guerre mondiale en Europe occidentale : au lieu de la croissance en doigts de gant qui avait caractérisé la seconde moitié du XIXe siècle et les premières décennies du XXe (on parle alors de la ville tentaculaire), c’est à un étalement en nappe indéfinie que l’on assiste désormais : l’impact de l’automobile rend le milieu isotrope et fait disparaître le privilège des grandes radiales. Dans le même temps, la structure de la ville se modifie. Des centres commerciaux et des quartiers d’affaires s’installent en périphérie. La ville devient polycentrique.
L’impact des nouveaux moyens de communication
La transformation des conditions de transport, jointe à la proportion toujours plus grande des citadins, suffirait à expliquer l’étalement urbain. On en oublie presque l’impact des nouveaux moyens de communication. La ville est une forme d’organisation de l’espace destinée à favoriser au maximum les interactions entre les hommes : on savait depuis toujours que c’était un carrefour. Les recherches des années 1970 révèlent le rôle des coûts de commutation dans les échanges d’information. C’est pour les minimiser qu’il est bon de choisir un lieu central où on trouvera dans le temps le plus court possible et sans déplacement tous les partenaires dont on a besoin. Les villes sont destinées à minimiser les coûts de commutation. C’est pour atteindre le quartier central où tous se retrouvent que l’essentiel des déplacements prend place : les transports interviennent dans la répartition des lieux centraux (dans la genèse des réseaux urbains, donc) et dans la forme prise par les villes pour faciliter la communication et minimiser les frais qu’elle génère (Claval, 1981).
A la révolution des transports urbains, de l’omnibus attelé à l’automobile et aux métros express, de la rue étroite aux autoroutes urbaines et aux liaisons ferroviaires rapides, s’ajoute donc une révolution des communications, qui permet de saisir et de transférer les images et les sons (grâce à la photographie, au gramophone, au cinéma), démocratise l’écrit grâce à la presse à grand tirage et au papier bon marché, puis multiplie les possibilités d’échange à distance grâce au télégraphe, au téléphone, à la radio et à la télévision. Le progrès se poursuit avec le téléphone portable et le branchement des ordinateurs sur le réseau internet.
Les nouvelles techniques de communication permettent aux interactions de ne plus dépendre de la rencontre physique, face à face, entre des partenaires. Les contacts peuvent s’établir à distance. Les moyens de télécommunication concurrencent donc la ville : plus besoin de regrouper les gens autour d’un lieu central pour qu’ils communiquent facilement. Un nombre croissant des échanges d’information auxquels ils procèdent peuvent être menés par téléphone : pour cela, il suffit de joindre les partenaires potentiels par des lignes. La commutation entre partenaires s’y effectue dans des centraux, qui remplissent un rôle équivalent à celui des villes. Pour desservir un espace étendu, il convenait, jusqu’il y a une trentaine d’années, de disposer d’une multiplicité de centraux hiérarchiquement structurés ; ceux-ci se substituaient à des réseaux de villes dont les centres, inégalement importants, dominaient des aires plus ou moins larges. Les techniques modernes des télécommunications permettent de réduire à deux ou trois le nombre de niveaux qu’il faut mettre en place pour réaliser l’ensemble des commutations dans une aire quelconque (Claval, 2003).
Les télécommunications modernes offrent de la sorte à des populations dispersées la possibilité d’accéder à des formes et des niveaux d’interaction qui étaient jusqu’alors le privilège des villes. C’est le ressort de la rurbanisation d’une bonne partie des campagnes traditionnelles – celles où les milieux sont plaisants et où les densités sont assez élevées pour rendre possible la mise en place de bons services de proximité en matière de santé, d’éducation ou de loisir.
Si les villes subsistent, c’est qu’il existe un certain nombre de situations dans lesquelles le contact direct, la relation face-à-face, demeurent indispensables (Törnqvist, 1968). C’est le cas dans le domaine économique chaque fois que l’on doit apprendre à connaître des partenaires et qu’il convient de s’assurer de leur sérieux, de leur bonne foi et de leurs compétences ; c’est vrai dans le domaine intellectuel pour une bonne partie des activités de création : la télévision n’est qu’un substitut imparfait du théâtre, des salles de concert ou des grands opéras.
Ce qui demeure moins bien analysé, c’est l’impact des nouveaux moyens de télécommunication sur ceux qui résident dans des villes ou ceux qui les fréquentent épisodiquement pour leurs affaires ou pour des raisons touristiques. Leur présence dans un espace urbain n’a pas la même signification que par le passé, puisqu’ils accèdent à une partie des interactions qu’ils recherchent sans avoir besoin de se déplacer, sans avoir besoin de contacts directs.
Pour comprendre l’évolution contemporaine des espaces urbains, il faut donc savoir remonter de l’étude des déplacements à celle des interactions qui les motivent, et explorer la part de celle-ci qui peut se passer aujourd’hui de rencontres physiques. Pour rendre compte des transformations qualitatives que connaissent les villes d’aujourd’hui - la tendance à la fragmentation que l’on y observe, par exemple -, il convient donc d’analyser les besoins de relations des gens et à la manière dont ils y font face.
L’interprétation dominante depuis la fin du XIXe siècle : la ville comme société unitaire
Beaucoup de spécialistes de la ville ne cachent pas leur étonnement et leur inquiétude face à la fragmentation contemporaine de la ville. C’est qu’elle remet en cause un des thèmes centraux de la pensée sociale telle qu’elle s’était mise en place au XIXe siècle. Celle-ci voyait dans la transformation en cours dans le monde occidental un double mouvement : la modernisation reposait sur une croissance économique qui transformait les conditions matérielles de la vie et entraînait l’urbanisation des populations. Le mouvement s’accompagnait, dans le registre des expériences vécues et des représentations, de l’accès à la modernité. Celle-ci provoquait une restructuration profonde des sociétés et la formation de nouvelles configurations du corps social.
C’est ce qui explique que les études urbaines associaient, depuis la fin du XIXe siècle, naissance de la grande ville moderne et émergence de formes de sociabilité qui remplaçaient les enracinements traditionnels : on y participait à des relations plus ouvertes et moins chargées d’affectivité que celles qui prédominaient dans les communautés rurales ou les petites villes du passé. Pour beaucoup de théoriciens de la ville, l’évolution se caractérisait par le passage de la communauté (Gemeinschaft), qui dominait ailleurs, à la société (Gesellschaft).
Cette interprétation de l’urbanisation moderne en termes de libération et de diversification des réseaux de relations allait de pair avec une lecture de la ville qui l’associait à la montée de la vie publique et des formes politiques qui lui étaient associées. C’était sur l’agora ou sur le forum de la ville antique que chacun pouvait se forger une opinion ; celle-ci nourrissait des débats et permettaiot la prise de décisions collectives informées dans un cadre démocratique. Pour beaucoup d’historiens et de politologues, la ville était ainsi inséparable de la démocratie, dont l’épanouissement impliquait l’existence d’espaces publics de rencontre et de confrontation.
C’est à cette lecture progressiste de la vie urbaine et de la participation de tous aux débats de la Cité que l’on doit la surprise de beaucoup de spécialistes des sciences sociales face à la montée de la fragmentation urbaine. Elle leur paraît remettre en cause la marche en avant de l’humanité qu’ils pensaient inéluctable. Face à l’éclatement contemporain de la cité, la vivacité des réactions de ceux qui y voyaient la matrice de la démocratie moderne se comprend aisément. Les critiques sans appel qu’ils formulent s’expliquent. Pour interpréter correctement les évolutions contemporaines, il importe de développer une lecture plus sereine, moins dramatique, de les formes urbaines d’aujourd’hui. Un regard sur l’histoire y invite.
Les villes entre unité et fragmentation : une longue histoire
La ville n’a pas toujours constitué un espace social unitaire. Les villes hellénistiques juxtaposaient des groupes ethniques divers beaucoup plus qu’elles ne les fondaient. Lorsque la domination byzantine a pris fin, elles ont rapidement perdu leur composante grecque : elles n’ont gardé l’usage que des langues que l’on avait toujours continué à parler dans leurs quartiers indigènes.
La conquête musulmane a redonné son impulsion à la ville fragmentée : les conquérants ne constituaient qu’une minorité ; ils gardaient le souvenir de leurs origines tribales, qu’ils essayaient de préserver en se regroupant par unités de voisinage lorsqu’ils se sédentarisaient ; ils dominaient des masses restées chrétiennes ou juives qu’ils confinaient dans des quartiers ethniques.
La ville médiévale est longtemps restée fragmentée : elle juxtaposait des ethnies différentes, celles des régions voisines, et celles des groupes qui pratiquaient le commerce lointain. Tous participaient à la vie d’échange, mais s’enfermaient le soir dans des quartiers où ils se sentaient plus en sécurité.
Le passage d’un état de fragmentation à une construction unitaire correspond à une mutation profonde : l’histoire des synœcismes qui permettent aux groupes éclatés de la Grèce primitive de se fondre dans une cité est bien connue ; elle coïncide avec une révolution religieuse qui valorise les cultes rendus en commun et déprécie ceux dont le caractère est purement familial (Polignac, 1984).
Le passage de la ville fragmentée du haut Moyen Age à la ville unitaire qui s’affirme au XIIe et XIIIe siècles repose aussi sur l’unification des cultes – la cité nouvelle affirme son caractère chrétien ; elle continue à exclure ceux qui se réclament d’autres confessions, les Juifs des ghettos, les musulmans des morerias ibériques. Dans le cas de la ville grecque comme dans celui de la ville médiévale, l’unité est favorisée par l’évolution religieuse, mais elle résulte aussi d’une mutation politique : celle qui permet à l’ensemble du corps social – ou aux couches sociales qui le représentent – de prendre en main leur destin. Ainsi s’explique la place faite, dans la théorie sociale des villes, à l’espace public comme matrice de la liberté et de l’autonomie urbaines.
Les sociétés modernes ont fait leurs, à l’échelle d’Etats souvent très étendus, certains des traits des cités-Etats du passé : elles sont autonomes et affirment leur souveraineté ; leurs gouvernements tiennent leur légitimité du peuple ; les décisions qu’ils prennent sont précédées de débats qui permettent à chacun de faire part de ses opinions. Elles reposent donc sur l’existence d’un "espace public". Rhétoriquement, celui-ci se confond toujours avec la rue et avec la place – avec l’agora ou le forum. Comme Habermas l’a montré, il prend en fait une autre forme (Habermas, 1978) : il se dématérialise ; il s’incarne dans la presse. La rue et la place ne retrouvent leur fonction politique que lors des manifestations, des émeutes ou des insurrections qui remettent en cause les autorités en place. Dans la vie quotidienne, ce qui fait le prix des voies publiques, c’est la possibilité qu’elles ouvrent de se frotter à la diversité des hommes et des choses. C’est parce qu’il offre au flâneur mille possibilités que le Paris de la fin du XIXe siècle et du début du XXe est souvent considéré comme le modèle de l’espace urbain. L’espace ainsi magnifié est-il purement public ? Oui, dans la mesure où il est ouvert à tous, et où la construction des trottoirs permet de circuler en paix, à son rythme ; non, puisqu’il est fait tout autant de cafés et de lieux de spectacles que de chaussées.
L’urbanisation rapide amène dans la ville industrielle des foules d’origine rurale – et souvent étrangère – qui ont de la peine à s’y intégrer. Le quartier ethnique ressurgit, mais pour les observateurs de l’époque, il ne remet pas en cause la nature unitaire de la ville moderne, image de la "société" qui est en train de naître : ceux qui y transitent n’ont qu’une idée : se fondre le plus vite possible dans un ensemble qui leur permet de mieux vivre et de connaître un épanouissement personnel impensable dans leur lieu d’origine.
La construction d’un espace urbain ouvert à tous et partagé entre tous n’est donc pas automatique. Elle est liée à l’adhésion de tous à un idéal commun. Celui-ci a des dimensions religieuses (en Grèce ou dans la ville médiévale) et idéologiques (la volonté de prendre en main son destin, que l’on rencontre aussi bien dans la Cité grecque – ou du moins à Athènes, qui sert de paradigme – que dans la ville médiévale ou que dans la société industrielle du XIXe siècle ou du début du XXe).
La fragmentation à l’œuvre dans la ville contemporaine
Comment situer, dans cette perspective élargie, les évolutions contemporaines ?
Les causes objectives : la multiplication des populations captives
La fragmentation contemporaine de l’espace urbain est favorisée par l’étalement des villes : les rencontres ne sont plus possibles qu’à ceux qui disposent de voitures particulières ou ont accès aux transports en commun. La part des "populations captives" augmente ; aux enfants en bas âge, aux jeunes mères, aux malades, aux vieillards, qui ont de tout temps été exclus de l’avantage urbain, s’ajoutent les adolescents, les chômeurs, les immigrés récents, tous ceux qui n’ont pas accès aux moyens modernes de transport. Dans un espace distendu, la marche à pied ne suffit plus à assurer l’accès aux services, aux rencontres et aux échanges qui demeurent l’apanage de la ville.
Les causes objectives : la multiplication des coupures et des discontinuités du bâti
Les moyens de transport qui permettent de triompher de la distance dans les grandes aires métropolitaines contribuent aussi à leur fragmentation. Les autoroutes urbaines sont si larges qu’il est impossible de les enterrer – ce qui explique qu’on ne puisse les conduire jusqu’aux centres anciens. Elles introduisent des coupures profondes dans le tissu habité. Les emprises des liaisons ferroviaires rapides demeurent plus étroites : elles sont souterraines dans le centre des villes, mais s’inscrivent en surface dès que le prix du sol le permet. Elles font donc naître des discontinuités dans les zones périphériques.
La spéculation foncière pousse les gens à s’installer de plus en plus loin des centres : cela introduit des vides dans l’espace bâti.
La fragmentation des espaces urbains a donc des raisons matérielles, objectives ; on les connaît et on essaie de réduire leurs effets ; on aménage des passages au dessus ou au dessous des voies routières ou ferroviaires ; on essaie de rendre attractifs ces points de contact en y fixant des foyers secondaires de centralité.
Des espaces où l’on se sent perdu
Si la fragmentation inquiète, c’est qu’elle a visiblement d’autres causes. Comme le souligne bien Cynthia Ghorra-Gobin (2007), la grande majorité des populations des villes actuelles souffrent surtout de se sentir perdues dans un milieu trop vaste et sans repère. C’est dans ce cadre qu’il convient de se placer pour comprendre la genèse de la plupart des communautés fermées du monde actuel. Les groupes dont les revenus sont suffisants s’installent dans des "gated communities" ou "condominios fechados" physiquement isolés de l’ensemble de la ville : il faut montrer patte blanche pour y pénétrer ; la surveillance des mouvements y est beaucoup plus systématique que dans le reste des agglomérations.
Les populations que regroupent ces enclaves appartiennent aux classes moyennes. Ce qu’elles trouvent dans l’environnement protégé où elles s’installent, c’est un moyen d’affirmer une certaine identité spatiale dans un milieu trop vaste et trop indifférencié. C’est une possibilité d’accès à des espaces "publics" suffisamment protégés pour que tous, les jeunes et les personnes âgées en particulier, puissent y circuler sans danger ; les communautés fermées offrent par ailleurs la possibilité d’accéder à un certain nombre de biens publics – jardins, piscines, courts de tennis, terrains de golf – qui donnent de l’agrément à la vie.
Tout se passe comme si pour une bonne partie des citadins, le problème était moins de participer aux interactions que proposent les villes que de s’en protéger. La plupart demeurent cependant sensibles à la variété des avantages qu’apporte la vie en ville.
Globalisation, migration des lieux symboliques et fragmentation de la ville
La fragmentation va parfois beaucoup plus loin. Les groupes qui en sont responsables, et qui sont souvent d’origine ethnique ou religieuse, ont tendance à s’isoler totalement dans des espaces qu’ils dominent et organisent : on parle de leur repliement communautaire. Le rôle croissant des communications à distance rend possible de telles évolutions : une bonne partie des relations et des contacts qui permettent à chacun d’affirmer son identité ne passe plus par des lieux centraux clairement insérés dans le milieu urbain. Les solidarités s’entretiennent par téléphone ; elles tirent partie de l’accessibilité à des programmes télévisés venus d’ailleurs. Comme l’écrit justement Doreen Massey, les lieux sont devenus poreux (Massey, 1994). Il n’est pas nécessaire de passer par des places centrales pour vivre la globalisation.
Dans un univers ainsi rapetissé, le destin de chacun est moins marqué que par le passé par la volonté politique de se construire un avenir partagé à l’échelle de la ville ou de la nation : on sent confusément que le devenir de l’agglomération dans laquelle on réside est lié à des forces dont beaucoup ne sont pas locales. Les autorités municipales n’ont guère de moyen de les infléchir. Les Etats ne peuvent pas toujours faire beaucoup mieux. L’image de la polis, née de la cité-Etat antique, et qui apparaissait comme une métaphore de l’Etat industriel, a perdu l’essentiel de sa pertinence.
Les images mentales qui caractérisent le monde actuel diffèrent de celles qui prévalaient il y a un demi-siècle. Comme l’a montré Jean Laponce, il est utile de supposer que chacun transporte dans sa tête une image du monde qui l’entoure, qui comporte à la foi des informations sur la consistance des lieux et sur leur valeur symbolique (Laponce, 1980). Pour un nombre croissant d’habitants des villes, la ville où ils résident a cessé de coïncider avec le lieu qui donne un sens à leur existence.
Evolution de l’espace public et fragmentation
L’espace public d’aujourd’hui n’est plus celui de la ville d’hier. Le trottoir ne suffit plus à protéger le piéton des désagréments de la circulation : le bruit et l’odeur des gaz d’échappement le poursuivent partout. La ville actuelle n’offre plus à la flânerie les possibilités que dispensait celle du XIXe siècle ou de la première moitié du XXe. Des mesures sont prises pour freiner une évolution que beaucoup estiment dommageable : on transforme les voies du centre en rues piétonnes ; on élargit les trottoirs ; on discipline le flux des voitures. Rien n’y fait. Les espaces publics ne sont plus ce qu’ils étaient. La ville de Paris en est consciente, qui a rouvert à la circulation certaines des voies qu’elle avait piétonnisées, la rue Saint-André des Arts par exemple.
C’est que les usages des espaces ouverts au public par les municipalités changent, et que les espaces publics se trouvent souvent ailleurs. Les travaux que Don Mitchell a consacrés aux guerres culturelles sont passionnants (Mitchell, 2000) : nous vivons dans un monde où l’espace public n’est plus fait pour une société d’individus ou de familles ; lorsque le communitarisme s’impose, l’espace public devient le lieu où chaque groupe s’affiche, affirme sa présence. Ce n’est plus un lieu d’échange : c’est une arène où s’affrontent les différents groupes en quête de reconnaissance. C’est là que se déroulent les guerres culturelles du monde moderne.
Les études que Paulo Cesar da Costa Gomes mène au Brésil sont également fort intéressantes (Gomes, 2002) : ce qui l’inquiète dans l’évolution de son pays, c’est le grignotage incessant dont les espaces publics sont l’objet, l’envahissement des trottoirs par le commerce informel, la multiplication des agressions qui rendent périlleuse la progression. Les lieux publics se déplacent alors vers les plages, comme à Rio de Janeiro, mais celles-ci sont à leur tour menacées par la violence et les empiètements des bandes de jeunes.
L’espace public fréquentable cesse d’être celui qui est offert par les autorités municipales, parce que la police y est mal faite, l’insécurité trop grande. On peut encore se promener tranquillement, mais dans des lieux dont la police est assurée par des entreprises – dans l’enceinte des supermarchés ou des grands centres commerciaux. Les familles aiment à s’y rendre avec leurs enfants. Les grandes enseignes ont su rendre leurs mails ludiques ; des distractions s’offrent pour tous les âges. Et pour échapper aux difficultés de la vie quotidienne, rien de tel que d’aller passer une journée dans un des Disneyworlds ou Disneylands qui se multiplient sous toutes les latitudes !
La multiplication des communautés fermées
Dans un monde urbain qui manque de foyer symbolique commun et où l’espace public perd certaines des fonctions qu’il avait dans le passé, le repli communautaire apparaît comme une stratégie cohérente. Chaque fois que l’on appartient à un groupe ethnique conscient de son originalité ou à une confession spécifique, la tentation est grande de chercher à s’installer auprès de ceux qui partagent la même identité ou les mêmes valeurs. La différence avec ce qui se passait à l’époque où le melting pot fonctionnait, c’est que rien n’indique que ces ségrégations soient condamnées à disparaître, puisque les groupes qui en sont responsables ne cherchent plus à tirer, de l’environnement où ils sont insérés, que des avantages limités. Ils ne le perçoivent plus comme générateur d’un sens capable d’éclairer toute leur existence.
La dérive communautariste est également forte chez certains jeunes : l’appartenance à une bande, avec ses rituels initiatiques et l’affirmation d’une forte territorialité, permet de créer, ici et maintenant, un fort sentiment d’appartenance – et justifie les violences qui l’accompagnent.
La tendance à la fragmentation qui s’affirme dans beaucoup de villes contemporaines résulte de l’extension d’espaces où les individus risquent de se sentir perdus, et de l’accès désormais facile aux formes délocalisées d’interaction que la révolution contemporaine des télécommunications autorise, et qui permet à des communautés de s’affirmer. Elle tient aussi à la signification différente que le vivre ensemble de l’urbanité revêt dans un monde où le destin des groupes résulte en partie de forces si larges qu’il est difficile de s’en rendre maître par une action locale.
Dans ce contexte, les espaces publics municipaux souffrent d’empiètements ou d’altérations qui les dénaturent. Une partie des fonctions qu’ils assumaient se trouve transférée à des espaces partiellement ouverts et gérés par des entreprises privées.
Le repliement traduit alors la vitalité de communautés que la société urbaine contemporaine ne séduit plus et la montée de formes brutales de territorialité chez des groupes de jeunes qui cherchent à s’affirmer dans un espace où ils se sentent étrangers. Dans les classes moyennes, il exprime le besoin d’affirmer une identité, le plus souvent éphémère, à travers une inscription visible dans le paysage, et le besoin de trouver à proximité certaines des formes d’espace public que la communauté urbaine n’est plus capable d’assurer.
Les villes des pays en voie de développement
Les pays en voie de développement offrent des conditions spécifiques : l’urbanisation y a démarré plus tard que dans les vieux pays industrialisés ; elle s’est effectuée à un rythme plus rapide. La population urbaine d’un pays comme le Brésil a été multipliée par 10 en l’espace de 60 ans, alors qu’en France, elle ne l’a été que par 2.
Comparativement, l’étalement urbain est intervenu beaucoup plus tôt que dans les pays occidentaux. Le modèle déjà étendu des villes américaines a certainement joué un rôle. L’autobus permettait de résider loin du lieu de travail. L’étalement des villes du Tiers Monde ne résulte pas de la révolution de l’automobile, mais de celle de l’autobus.
L’impact de la révolution des télécommunications est également plus précoce : les postes de radio et de télévision sont partout ; le téléphone portable connaît un immense succès. Grâce aux émigrants qui restent en contact avec le pays, on est immédiatement informé de ce qui se passe sur les grands théâtres urbains du monde développé.
En Afrique, les masses urbanisées proviennent d’un monde rural où les structures dominantes étaient tribales : cela favorise évidemment la fragmentation des aires urbanisées nouvelles – mais de nouvelles forces y sont en jeu. La vigueur des sectes le montre aussi, qui, dans beaucoup de pays au Sud du Sahara, provoquent une recomposition des populations en communautés dont les bases ne sont déjà plus ethniques. Ce n’est plus le passé qui pousse à la fragmentation, mais l’incapacité de la ville à répondre aux besoins matériels et aux attentes spirituelles des populations nouvellement urbanisées.
Conclusion
L’étalement urbain est un des traits majeurs du monde contemporain. Il s’accompagne d’une tendance à la fragmentation qui est encore mal comprise. Celle-ci n’est certainement pas, comme certains ont tendance à le penser, une perversion de l’urbain, une monstruosité propre à la postmodernité. Cela a toujours été une des formes possibles de la ville, comme les exemples du passé le prouvent. Comprendre les raisons pour lesquelles l’éclatement s’affirme de nouveau aujourd’hui fait partie des défis essentiels des sciences sociales, car il n’est pas possible, sans cela, de comprendre les forces à l’œuvre dans des espaces devenus démesurés ; c’est pourtant indispensable pour mieux les contrôler et donner plus de chances d’épanouissement à ceux qui les habitent.
Références
Berry, B. J.L, J. W. Simmons, R. J. Tennant, 1963, "Urban population densities : structure and change", Geographical Review, vol. 53, p. 490-496.
Claval, P., 1981, La Logique des villes, Paris, Litec.
Claval, P., 2003, La Géographie du XXIe siècle, Paris, L’Harmattan.
Ghorra-Gobin, C., 2007, "Aménagement urbain de qualité et développement durable : interpréter le Centre Résidentiel Fermé (CRF)", in : L’après développement durable : espace, nature, culture et qualité, Paris, CdRom, Paris-IV et Paris-VIII, 7 p.
Gomes, P. C. da Costa, 2002, A Condição urbana : ensaios de geopolitica da cidade, Rio de Janeiro, Bertrand Brasil.
Habermas, J., 1978, L’Espace public, Paris, Payot ; éd. or. allemande, 1962.
Korzybski, S., 1976, Une Méthode inductive et le peuplement urbain, Paris, Honoré Champion.
Laponce, J., 1980, "The center as as conflictual space in the bilingual city : the case of Montreal", in : J. Gottmann (ed.), Center and Periphéry, Beverly Hills, Sage, p. 149-162.
Massey, D., 1994, Space, Place and Gender, Cambridge, Polity Press.
Michtell, D., 2000, Cultural Geography. A Critical Introduction, Oxford, Blackwell.
Nordbeck, S., 1971, "Urban allometric growth", Geografiska Annaler, ser. B., p. 54-67.
Polignac, F. de, 1984, La Naissance de la cité grecque, Paris, La Découverte.
Törnqvist, G., 1968, Flows of information and the location of economic activities, Lund, Gleerup.
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