Université d'Orléans

Projet scientifique du CESFiMA


Composé principalement d’historiens et de littéraires (littérature française), auxquels s’ajoutent deux historiens du droit (un MCF a été recruté à la session synchronisée 2016) et deux spécialistes de la littérature et civilisation britanniques, le CESFIMA travaille sur la période du XIIe au XVIe siècle. Ses recherches portent sur la question des normes, des modèles et des savoirs, leur construction, leur diffusion et leur contestation.

Trois axes de recherche se dessinent ainsi :


1) Les modes de construction des normes et des modèles par les pouvoirs et les savoirs


– normes politico-religieuses, les derniers siècles du Moyen Âge correspondant à une période de fortes turbulences et de grande complexité par rapport à des normes qui se construisent (le « roi très chrétien », le mariage chrétien, la liturgie de l’exorcisme par exemple) ou essaient de se construire dans un champ de tensions parfois très aiguës, touchant au politique, au théologique, à la question de la majesté et aux rapports entre Église et État, à celle des liens entre l’ici-bas et l’au-delà (anges et démons, hiérarchies angéliques et démoniaques…).

– normes juridiques, le Moyen Âge étant la période par excellence de construction du droit en Europe : droit canonique et droit savant, après la « redécouverte » du droit romain à la fin du XIe siècle ou au cours du XIIe siècle. Se posent autour de cette construction, sur fond de tensions sociopolitiques et juridiques (place de la coutume, expansion de la justice royale, tension avec les officialités…), les questions touchant à l’écriture du droit, à la définition des catégories juridiques (par exemple l’hérésie des « invocateurs de démons » à partir du XIVe siècle) et au travail de qualification, aux pratiques de justice et d’instrumentalisation des savoirs (historiques, géographiques, etc.) à des fins juridiques, à l’émergence de la procédure d’enquête, à la construction d’un nouveau paradigme de la vérité. La construction de l’idée de scandale, notamment dans le cadre du droit canonique, entre dans ce champ d’étude.

– normes et modèles scientifiques : les sciences médiévales et de la Renaissance sont profondément animées par la question des normes, d’autant plus que leur évolution dépend d’un ensemble de mouvements de perturbations à la fois exogènes et endogènes : diffusion des sciences gréco-arabes surtout à partir du XIIe siècle, critique de certaines données de la philosophie naturelle d’Aristote au XIVe siècle, valeur en partie nouvelle accordée à l’expérience et à l’occulte naturel, genèse de la science dite « moderne » et d’un nouveau système de représentation/compréhension du monde (Copernic) ; derrière ces multiples transformations, se font jour des débats portant sur les normes et les champs d’application des sciences et sur la validité des hypothèses : distinctions entre science et magie, entre savant et empirique, entre savoirs savants, vulgarisés et prétendument populaires, entre savoirs « secrets » et savoirs communs, entre savoirs licites et illicites ;

– normes linguistiques et modèles littéraires, le monde lettré se caractérisant par le bilinguisme, avec des langues porteuses de valeurs souvent différentes, voire contradictoires (latin/vernaculaire), identificatrices de groupes sociaux (clercs/laïcs) ; la question des normes linguistiques et littéraires occupe ainsi une place de premier rang, s’articulant elle-même à des questionnements jalonnant l’histoire littéraire et l’histoire des savoirs : la genèse de la notion d’auteur ; le poids de l’auctoritas et la distinction entre authentique et apocryphe ; les stratégies d’anonymat et d’attribution ; les relations entre droit et fiction ; les écritures didactiques ; les témoignages, entre chronique et fiction ; la question des traductions ; le recours autorisé ou non à certaines expressions verbales (serments, blasphèmes…).


2) La diffusion des savoirs et des modèles ; leurs modes d’application, entre normalisation et pragmatisme 

Trois champs d’investigation se dessinent plus particulièrement :

– les modes d’acculturation et de christianisation des savoirs et des normes, le domaine de la magie constituant à cet égard un champ d’étude privilégié, entre la version arabo-latine de certains traités et une version postérieure, davantage conforme au dogme chrétien (cf. la magie rituelle de l’Almandal/Almadel), le nouveau modèle en matière de magie chrétienne qui s’impose à partir du XVe siècle étant la Clavicula Salomonis ;

– les modes d’appropriation, de diffusion et de diffraction des savoirs et des modèles (nouveaux ou anciens) ainsi véhiculés : traductions du grec et de l’arabe vers le latin, du latin au vernaculaire, gloses, vulgarisation, compilation et encyclopédisme ; tensions entre l’injonction de la préservation du secret et la nécessaire transmission de la connaissance ; les traités politiques, des miroirs du prince aux pamphlets, en passant par la poésie, les prophéties, la propagande, l’iconographie, les traités d’éducation, etc. 

– les modes de résolution des conflits dans les cadres judiciaires et extra-judiciaires, les nombreuses recherches récentes sur les modes de résolution des conflits au Moyen Âge central devant être poursuivies pour une période plus tardive, notamment pour le XVe siècle. À cet égard, une attention particulière sera donnée aux représentations de l’espace des zones de conflit  et à l’apparition à la fin du Moyen Âge des vues figurées et de la cartographie locale et régionale.


3) Les formes de contestation des normes et des modèles


Dans cette perspective, le CESFIMA entend analyser à nouveaux frais les notions de dissidence, de déviance et d’erreur, notamment d’erreur en la foi (hérésie), qui, en étant présentées (parfois fictivement) comme des remises en cause des normes existantes, contribuent elles aussi à des tentatives de fixation de ces normes et à la construction d’autres normes. Ceci débouche sur différents volets d’analyse :

– les condamnations des réputées déviances par les pouvoirs établis et/ou la société ; le recours à des censures canoniques et théologiques, qui permettent d’identifier et de construire la dissidence. À cet égard, la distinction entre les normes vues comme imposées par un pouvoir quel qu’il soit et les normes issues d’une construction sociale et culturelle est-elle fondée ? On essaiera de voir dans quelle mesure il peut y avoir en ce domaine des concurrences, des rivalités mais aussi des interactions entre les institutions et les pouvoirs, notamment entre pouvoirs institutionnels et pouvoirs contestataires et informels, au sein de l’Église, de l’État et des différentes parties du corps social. On pourra en la matière se demander si l’opposition entre le public (institutionnel ?) et le secret (informel ?) est pertinente et de quelle façon les deux notions s’articulent dans la théorie et la pratique.

– la justification éventuelle de la dissidence : la critique du mariage et la revendication d’une certaine liberté sexuelle (cf. les Lamentations de Matheolus, la deuxième partie du Roman de la Rose de Jean de Meun, la querelle que ce texte provoqua au début du XVe siècle et sa réception à la Renaissance ; voir aussi le cas complexe des fabliaux, qui semblent dire avec liberté, pour en fait soutenir les normes) ; le cas du discours magique, dans une dialectique complexe entre secret et dévoilement ;

– la construction des modèles d’inversion de la norme : le sodomite, l’hérétique, le juif criminel, le sarrasin, le sorcier pactisant avec le démon, le sauvage, le monstre, autant de modèles répulsifs qui déclenchent un processus de mise au pas puis d’élimination des boucs émissaires d’une ‘opinion’ (terme à discuter) conditionnée par les « médias » de l’époque concernée.