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Cycle de séminaires sur l'ironie (2026-2027)

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Séminaire sur l'ironie 26-27

Frédéric Martin-Achard et Laélia Véron proposent un cycle de séminaires de travail interdisciplinaire (ouverts au public) sur l'ironie.

Premières séances : 

Mercredi 7 octobre 2026, à l'Université d'Orléans : "Ironie, pouvoir et rapports de force" (coordination par Laélia Véron) : 
https://www.univ-orleans.fr/polen/agenda-actualites/ironie-pouvoir-et-rapports-de-force

Avril 2027 à l'Université de Saint-Étienne   "Ironie, valeur et légitimation dans le champ littéraire" (coordination par Frédéric Martin-Achard) : en 

Le programme sera complété ultérieurement.

Ce séminaire est le premier d'un cycle qui s'étendra sur l'année scolaire 2026-2027. 

Il est soutenu par le laboratoire POLEN.

Pour toute information, écrire à n'hésitez pas à écrire à : frederic.martin.achard@univ-st-etienne.fr et à laelia.Veron@univ-orleans.fr 

Pour en savoir + : https://www.fabula.org/actualites/135622/cycle-de-seminaires-sur-l-ironie-2026-2027.html


Ironie, pouvoir et rapports de force

Le descriptif de ce cycle s'appuie en bonne partie sur le chapitre "L'ironie comme arme. Domination et rapports de pouvoir" dans T'es sérieuse? Pouvoirs politiques de l'ironie de Laélia Véron avec Guillaume Fondu, La Découverte, 2026

Si on entend l’ironie comme une « posture énonciative » (Leca-Mercier, 2023) et plus précisément une « mention critique » (Véron et Fondu, 2026), elle est fondamentalement tournée vers le discours de l’autre :  elle se fait l’écho d’un discours qu’elle ne reprend en réalité pas (ou pas totalement) à son compte, voire qu’elle ridiculise ou critique vertement. Cette critique du discours de l’autre peut d’ailleurs l’emporter sur l’affirmation d’un discours propre. Or l’ironie, lorsqu'elle est politique, prend souvent pour cible non seulement des discours actuels, mais des discours dominants, dans le sens où ils sont jugés massivement présents (souvent trop présents) dans le monde social. Elle peut démontrer en acte l’arbitraire de ces discours de domination ou en pointer le ridicule. Mais la définition de ce qui est un discours dominant peut être sujette à polémique et varier selon les camps politiques. L’ironie semble donc pouvoir aussi renforcer des processus de domination en ajoutant l’humiliation (symbolique) du rire aux dominations réelles

On peut considérer que l’ironie est, par définition, une parole de pouvoir et même de domination, puisqu’elle appartient à ce domaine des pratiques langagières où peut s’exprimer de manière très forte la violence symbolique. Le discours ironique parait alors profondément asymétrique : on y trouve une locutrice ou un locuteur attaquant, une cible, dont il s’agit, la plupart du temps, de se moquer. Mais cette asymétrie doit être interrogée : elle peut être très ponctuelle (on pense aux chroniques minutées d’humoristes faces à des personnalités politiques), elle peut être spectaculaire en façade, pendant le temps du discours, mais finalement bien fragile par rapport aux autres ressources (économiques, sociales) de la cible. Elle peut également être tempérée et dépassée, notamment dans les cas d’ironie pédagogique quand l’ironie n’est plus spectacle au profit d’un public tiers au détriment de l’autre mais qu’elle se met à son service, notamment dans certains types d’échange dialogique (voir Véron et Fondu, 2026, sur l’ironie comme itinéraire pédagogique).

On résume souvent l’alternative à laquelle l’ironie politique (et plus généralement l’humour politique) est soumis en ces termes : soit elle ferait écho aux dominations (et reproduirait alors des discours, des découpages du monde social, des clichés jugés oppressifs), soit elle tenterait de lutter contre ces dominations en les critiquant, les dénonçant, ou en tentant de proposer d’autres découpages du monde social que ceux jugés majoritaires et problématiques. C’est donc souvent à l’aune du choix de la cible que l’on interroge la politisation de l’humour et de l’ironie : de qui se moque-t-on? Des personnes puissantes, dominantes ou au contraire des dominées ? L’humour politique serait un « bon » humour s’il s’attaque puissants, aux dominants (dans ce cas, il renversait les dominations et sa violence symbolique serait acceptable puisqu’il s’agirait d’une défense), un « mauvais » humour s’il s’attaque aux faibles au lieu des forts : dans ce cas, il les redoublerait et sa violence symbolique ne serait pas acceptable car il s’agirait d’humiliation (c’est la position de Gazalé, 2024).

Cette bipartition est cependant plus abstraite et morale qu’analytique, car en réalité, les situations sont souvent plus complexes, comme en témoignent les innombrables polémiques liées à l’utilisation de l’ironie, même à l’intérieur d’un camp politique. Les débats peuvent se multiplier que ce soit sur le choix de la cible ou sur la manière de la viser. Quand bien même l’identification et le choix de cette cible ne poseraient pas de problème, l’ironie, elle, peut toujours poser question, pour des raisons morales mais aussi politiques. Est-il éthiquement acceptable d’humilier une personne, même si cette personne est une personne de pouvoir ? Est-il politiquement judicieux d’utiliser des moyens qui peuvent servir à stigmatiser des groupes minoritaires (par exemple la caricature de certains accents, des termes comme « gogol » « autiste », des insultes visant le physique, des remarques sexistes) sous prétexte que la cible, elle, fait partie du camp des dominants ?

Les partitions trop binaires ne permettent pas de comprendre le fonctionnement social et politique de l’ironie. En effet, comme l’a notamment montré le sociologue Élie Guéraut (2023) une même personne peut utiliser, selon les contextes, les cibles et selon ses ressources, l’ironie comme une résistance vis-à-vis d’une domination ou comme un moyen d’assoir une domination. Il n’est par ailleurs pas toujours aisé de délimiter quel est le fondement de l’ironie et pour quelles raisons on se moque d’une cible. Par exemple, l’ironie qui vise la manière de parler de l’animateur Cyril Hanouna relève-t-elle d’un « mépris de classe », comme le disait l’ancienne ministre chargée de la Citoyenneté (et invitée dans l’émission d’Hanouna), Marlène Schiappa ? Donc d’une ironie de dominants, qui possèdent un capital culturel et scolaire que n’aurait pas l’animateur de télévision, une ironie illégitime ? ou d’une attaque politique légitime contre le ton infantilisant, insultant, humiliant d’Hanouna ?

Cette séance de séminaire cherchera à étudier les rapports de force politiques et sociaux en jeu autour de l’ironie dans une perspective socio-linguistique, en évitant de tomber soit dans des écueils élitistes soit dans des visions misérabilistes. Voici les axes que nous aimerions creuser.


La socialisation de/à l’ironie

-Quels sont les lieux où apprend l’ironie ? Lignier (2023) a étudié la socialisation au rire chez les très jeunes enfants mais qu’en est-il de l’ironie ? On pense bien entendu à l’environnement familiale, à l’école (Charles et Godart-Wendling, 2022 a et b) mais aussi aux cadres militants (voir par exemple les travaux sur les ateliers « anti-langue de bois » de Krieg-Planque, 2018). Ces lieux de socialisation peuvent-ils contrebalancer certaines dispositions familiales ? Existe-t-il d’autres lieux d’apprentissage de l’ironie? Des études sur la familiarisation à une culture ironique numérique (Saint-Amand, 2026) seraient les bienvenues.

-Le parcours d’ironisation peut-il être aussi un parcours de politisation ? Par exemple, les spectacles d’humoristes, et notamment des humoristes politiques, sont-ils non seulement des lieux d’écoute mais d’apprentissage, voire d’incitation à l’ironie ?


Les ressources sociales de l’ironie

-Quelles sont les conditions sociales de pratique de l’ironie : qui a les ressources qui peuvent susciter ou favoriser le désir d’ironiser dans quel contexte, et surtout qui peut en retirer des bénéfices ? Qui peut, a contrario, rire de l’ironie, l’accepter, voire la retourner ?

-L’ironie est-elle liée à certaines ressources sociales ? Permet-elle ainsi de structurer certains groupes autour de la détention d’un capital culturel ? Est-elle davantage la pratique des dominants « culturels » exercée contre les dominés « culturels », sans qu’on puisse présumer par-là d’autres rapports de domination potentiellement inverses entre eux ? (sur la critique de l’écueil qui viendrait à ne pas distinguer capital culturel et capital économique voir Geraut et Véron 2025) Nécessite-t-elle plutôt une certaine omnivorité culturelle (Peterson 2004) qui pourraient permettre à l’ironiste de naviguer entre divers registres et adapter ainsi son ironie aux situations ?

-L’ironie, qui peut se définir comme une distance énonciative, est-elle favorisée par une certaine distance sociale (Véron/Fondu, 2026), qui serait le gage d’une certaine sécurité alors qu’un manque de distance peut provoquer une adhésion (si la domination est acceptée parce que normalisée), un silence ou une fuite, si la domination est écrasante, ou encore une révolte si la domination n’est pas acceptée mais ressentie comme violence ?

-Existe-t-il des types de pratiques de l’ironie qui pourraient être reliées à des milieux sociaux ? Ce type de questionnement (dans la lignée de Flandrin 2021) pourrait permettre d’éviter une vision misérabiliste (telle qu’elle est par exemple portée par Annie Ernaux dans La Place lorsque la narratrice estime que l’ironie est l’apanage des classes dominantes alors que les classes populaires pratiqueraient au contraire l’humour et la gaieté (pour une analyse plus fine, voire Martin-Achard (2025)). Ernaux semble ici réduire toute l’ironie à un type d’ironie (l’ironie lettrée pratiquée par sa belle-famille qui est étrangère à son père).

-La production de l’ironie peut être reliée à des milieux sociaux mais aussi à un espace marqué par un contexte de financiarisation. Des interventions dans la lignée méthodologique de Chaplet (2018) seraient bienvenues.


L’efficacité et les limites de l’ironie

-On pourra étudier l’efficacité de l’ironie en tant que lien social en analysant la manière dont l’ironie peut faire groupe. On pourra se demander dans quelle mesure cette socialisation par l’ironie est démagogique (il s’agit de bâtir sur des a prioris communs, elle joue sur des signaux qui sont de véritables « vacances argumentatives » comme le dit Krieg-Planque, 1999) ou pédagogique (l’ironie pourrait permettre de construire des valeurs communes). On s’intéressera par exemple à la dimension sociale et commerciale de l’ironie comme produit formaté pour un public précis lorsque l’humour devient « une véritable industrie culturelle, gouvernée par des enjeux économiques » (Quemener 2023). L’efficacité de l’ironie peut être aussi une efficacité commerciale (Chaplet 2018).

-On pourra également s’interroger sur l’efficacité de l’ironie en termes de renversement (ou non) des rapports de pouvoir : le fait de « titiller les interdits » (comme le disait la directrice de France Inter, Adèle Van Reeth) permet-il vraiment de contester le pouvoir ? Ou ne s’agit-il que d’une fausse impertinence qui est finalement plus conservatrice que subversive ? la question se pose depuis le fameux « rire carnavalesque » analysé par Bakhtine (Gazalé 2024). Mais même lorsque l’ironie fait mouche, que peut-elle réellement provoquer ? Pour répondre à cette question, on cherchera à replacer l’ironie dans des rapports de force plus généraux. Dans quelles conditions peut-elle provoquer plus qu’une vexation ponctuelle et une catharsis tout aussi ponctuelle ?

-Loin d’être une locutrice ou un locuteur tout-puissant, l’ironiste est aussi un·e salarié·e et un·e justiciable (Arzoumanov 2025, Véron 2025). On se demandera comment la justice juge aujourd’hui, en France, les mots de l’ironie et à quel point la spécificité énonciative de l’ironie entre discours rapporté et discours non assumé est pris en compte dans ce type de procédure.